- Par Maya Diehl
Intoxication par la fougère aigle Pteridium aquilinum (L.) Kuhn
Même si cette espèce de fougère pousse de préférence dans les terrains siliceux plutôt secs, on la retrouve dans de nombreux milieux de plaine jusqu’en montagne à une altitude de 1700 m : elle colonise notamment lisières de forêt, sous-bois, clairières, et prairies. Elle résiste bien à la sécheresse mais n’apprécie pas les sols trop humides.
Plante vivace herbacée pionnière, elle se développe à partir d’un rhizome enterré profondément dans le sol (30 à 40 cm) en se ramifiant par dichotomie successive pour former un peuplement dense, la ptéridaie, qui peut devenir envahissant (reproduction asexuée). Le rhizome résiste notamment aux feux de forêt, ce qui explique sa résilience et sa croissance rapide après des aléas météorologiques. Cela montre également pourquoi il est si difficile d’éliminer la fougère aigle des prairies qu’elle cherche à coloniser !
La fougère développe des frondes au printemps sous forme de crosses velues de couleur brun – rouge au début, se déroulant ensuite en grandes « feuilles » triangulaires divisées en nombreux segments opposés. Elle peut atteindre une taille de 2 mètres de haut. En automne, les frondes vont brunir, s’aplatir et former un tapis au sol.
La reproduction sexuée de la fougère aigle passe par la formation de spores contenues dans des sores de couleur orangée. Les spores seront emportées par le vent pour former de nouvelles colonies sur terrain suffisamment humide.
NB. Lorsque la tige des frondes est coupée transversalement, elle montre une section en forme d’aigle qui lui a donné son nom.
Toutes les parties de la plante sont toxiques, qu’elles soient fraîches ou séchées. A côté des tanins et hétéroside cyanogénétique présents dans la fougère, deux molécules principales sont à redouter selon l’animal qui ingère la plante :
Ruminants (bovins, ovins, cervidés tels que daim et cerf) :
Le ptaquiloside (norsesquiterpène, cancérogène et génotoxique) présent dans les frondes de la plante (été - automne), provoque :
Syndrome d’hématurie enzootique bovine
Forme aiguë surtout chez le jeune bovin de 6 mois à un an, avec aplasie médullaire, notamment thrombocytopénie (baisse du taux de plaquettes dans le sang) prédisposant aux hémorragies.
Symptômes observés :
- Hyperthermie (41 – 42°C), anorexie, abattement.
- Pâleur des muqueuses, pétéchies, œdème de l’auge, dyspnée.
- Hématurie (urine rouge), diarrhée hémorragique, écoulement nasal hémorragique, sueur de sang.
- Mortalité.
Tumeur vésicale chez les bovins
(hémangio-sarcomes, fibrosarcomes par exemple)
Forme chronique essentiellement chez le bovin plutôt âgé de 6 à 7 ans.
Symptômes observés :
- Anorexie, amaigrissement, perte de production laitière.
- Anémie.
- Hématurie intermittente.
- Cécité possible évoquée chez les ovins (dégénérescence oculaire).
Monogastriques (porcs, équins) :
La thiaminase, enzyme contenue dans la fougère aigle essentiellement dans les jeunes pousses (crosses) et le rhizome, va détruire la vitamine B1 = thiamine. La carence en B1 conduit à l’apparition de troubles neurologiques (comme par exemple la nécrose du cortex chez l’ovin).
Cheval :
- Faiblesse générale, ataxie, tremblements musculaires, spasmes, convulsions.
- Mydriase (pupille dilatée), dyspnée (trouble de la respiration), colique. Mortalité possible en l’absence de traitement.
Porc :
Symptômes nerveux chez le porc plein air, ainsi que difficulté respiratoire (œdème pulmonaire, épanchement pleural) voire cardiomyopathie.
La sévérité de l’intoxication et la mortalité sont liées à la quantité ingérée en fonction du temps :
Bovin :
- Forme aiguë : 30 à 40 g de plante fraîche par kg de poids de l’animal par jour pendant plusieurs semaines à 3 mois.
- Forme chronique : 2 à 3 mg de plante sèche par kg et par jour.
Cheval :
consommation de foin contenant entre 10 et 20 % de fougère aigle en poids sec pendant un mois.
Diagnostic
Par l’anamnèse, la présence de la plante dans la pâture, le foin ou la litière.
Traitement
Suppression de la consommation de la plante.
- Monogastriques :
Alimentation riche en thiamine (oléagineux par exemple), cure orale ou en injectable de vitamine B1.
- Ruminants :
Possibilité d’une transfusion en cas de syndrome hémorragique.
Prévention
• Supprimer l’accès aux haies et sous-bois par clôture permanente ou temporaire (électrique).
• Limiter le temps de pâturage sur des parcelles contenant des ptéridaies : au printemps chez les chevaux (consommation des crosses), au printemps et en hiver chez le porc (crosses et rhizome), en été-automne chez les ruminants (frondes matures).
• Éviter la fenaison de parcelles contenant la plante en grande quantité.
• Utiliser la fougère aigle en litière uniquement en sous-couche pour limiter le risque de consommation en bâtiment.
• En cas de randonnée équine, ne pas laisser les équins consommer la plante !
Un essai de contrôle de la fougère aigle du FiBL Suisse (Institut de recherche de l’agriculture biologique) a été mené pendant 3 ans avec des cochons Noirs des Alpes (race composite des cochons de montagne (cf ProSpecieRara pour la description de la race) à partir de 2022 : sur l’alpe Soladino (Suisse), les cochons ont été utilisés pour consommer les fougères. Au long de l’expérimentation, ils n’ont pas présenté de symptomatique d’intoxication. L’absence de résidus de molécules toxiques dans les organes et les muscles permet la consommation des carcasses. La réduction des ptéridaies a pu être constatée grâce au travail des porcs.