- Par AP
Cornes sous contrôle : un nouveau critère de sélection en Manech Tête Noire ?
La race ovine Manech Tête Noire (MTN), emblématique des montagnes basques, se distingue autant par ses qualités laitières que par son esthétique singulière. Parmi les éléments constitutifs de ce « type racial », la forme des cornes revêt une importance particulière pour de nombreux éleveurs. À ce titre, la question du cornage - jusqu’alors absente des critères de sélection génétique - a été au cœur d’un chantier ambitieux conduit entre 2021 et 2023 dans le cadre du PEI MTN. Retour sur une initiative innovante qui ouvre la voie à une sélection plus complète et cohérente avec les attentes de terrain.
Une attente forte autour du cornage
Dans la race Manech Tête Noire, les cornes ne sont pas qu’un attribut physique : elles participent pleinement à l’identité visuelle de l’animal. Les éleveurs y sont d’autant plus sensibles que le standard racial accorde une place centrale à l’esthétique du cornage. Pourtant, jusqu’à récemment, aucune base objective ni outil génétique ne permettait de sélectionner les animaux sur ce critère.
Conscients de cet enjeu, l’OS ROLP et l’Institut de l’Élevage (Idele) ont collaboré dans le cadre du PEI Manech à Tête Noires à une action spécifique visant à intégrer le cornage dans le schéma de sélection. Objectif : concilier exigence morphologique, faisabilité en ferme et rigueur scientifique.
Une grille de pointage calibrée pour le terrain
Première étape : le développement d’un outil de phénotypage fiable, reproductible et adapté aux conditions de terrain.
Une grille de notation a été conçue puis affinée au fil des campagnes de pointage, en tenant compte des retours d’expérience et des premières analyses statistiques.
Deux critères morphologiques ont été retenus comme pertinents :
- ANGOUV (angle d’ouverture des cornes au départ) : noté de 1 à 9, il reflète la largeur initiale de divergence des cornes.
- ANGJOU (angle entre le départ de la corne et le point le plus proche de la joue) : noté de 1 à 15, il traduit l’orientation de la courbure vers la joue.
La mesure de ces angles repose sur l’utilisation d’équerres spécifiques, notamment l’équerre Corse, assurant une objectivité maximale.

Une base de données inédite
Sur quatre campagnes (2021-2024), ce sont 5 111 brebis âgées de 12 à 20 mois qui ont été pointées dans 29 élevages différents, avec la collaboration de six techniciens qualificateurs. Après un filtrage rigoureux des données, 4 996 brebis ont été retenues pour l’analyse de l’angle ANGOUV, et 4 759 pour ANGJOU.
Les résultats ont permis de dégager des tendances :
- Moyenne ANGOUV : 6,2 (écart-type : 0,9)
- Moyenne ANGJOU : 6,5 (écart-type : 2,6)
La corrélation brute entre les deux caractères est très faible (0,08), confirmant qu’ils décrivent deux dimensions indépendantes de la forme des cornes.
Une forte héritabilité, gage d’efficacité génétique
Les analyses génétiques réalisées ont permis de chiffrer les héritabilités des deux caractères :
- 0,40 pour ANGOUV
- 0,49 pour ANGJOU
Ces valeurs élevées indiquent que la part de la variation due à la génétique est significative, et que le progrès génétique par sélection est donc possible. Par ailleurs, la corrélation génétique entre les deux caractères est quasi nulle (0,09), confortant l’idée que chacun peut être sélectionné indépendamment de l’autre.
Ces résultats sont d’autant plus encourageants qu’ils rejoignent ceux obtenus dans d’autres contextes raciaux, notamment chez les ovins de type Corse, où un travail similaire avait été conduit.
Des index désormais disponibles
Forte de ces résultats, l’équipe du projet a franchi une étape supplémentaire en calculant des index génétiques pour l’ensemble des femelles pointées, ainsi que pour 234 béliers IA ayant des filles dans la base.
Trois types d’index sont désormais disponibles :
- Index ANGOUV
- Index ANGJOU
- Index de synthèse corne, correspondant à la moyenne simple des deux précédents
Ces outils ont été diffusés fin 2024 à l’OS ROLP, avec pour ambition de les mettre progressivement à disposition des éleveurs. Les corrélations élevées entre les index et les performances phénotypiques (0,82 pour ANGOUV, 0,90 pour ANGJOU) attestent de leur pertinence.
Autre point rassurant : la corrélation entre les index de cornage et l’index lait est quasi nulle, écartant le risque de sélection antagoniste entre ces deux objectifs.
En chiffres
5 111 brebis pointées sur 4 ans
2 angles mesurés : ouverture (1 à 9) et angle avec la joue (1 à 15)
Héritabilité élevée : 0,40 (ANGOUV) et 0,49 (ANGJOU)
234 béliers IA indexés
3 index diffusés fin 2024 : ANGOUV, ANGJOU et synthèse corne
Quelle place dans le schéma de sélection ?
L’introduction d’un caractère morphologique dans un schéma de sélection pose toujours la question de sa pondération par rapport aux autres critères, notamment les performances laitières. Pour l’heure, le cornage n’est pas encore intégré dans l’index global de sélection de la race, mais la porte est désormais ouverte.
L’objectif affiché est de proposer aux éleveurs une prise en compte raisonnée du cornage, à travers une option de sélection complémentaire. Cela permettrait à ceux qui attachent de l’importance au standard morphologique de la race de faire des choix génétiques plus éclairés, sans pour autant pénaliser les autres critères.
Une dynamique collective à conforter
Ce projet de sélection du cornage s’inscrit dans une volonté plus large de renforcer l’appropriation collective du schéma de sélection de la race Manech Tête Noire. En outillant les éleveurs sur des critères jusqu’alors absents — mais pourtant au cœur de leurs préoccupations —, le PEI MTN a permis de reconnecter sélection génétique et réalité de terrain.
La diffusion des index, la formation des techniciens qualificateurs, et la validation d’un protocole de phénotypage robuste sont autant d’acquis qui pourront désormais être valorisés à plus large échelle. À terme, cette démarche pourrait inspirer d’autres races à forte composante morphologique.
En conclusion
La sélection pour la forme des cornes en Manech Tête Noire n’est plus un simple souhait, mais une réalité technique et génétique. Le travail mené dans le cadre du PEI MTN démontre qu’il est possible d’allier rigueur scientifique et attentes des éleveurs, pour une sélection plus cohérente avec l’identité de la race. Reste désormais à traduire cette avancée en décisions concrètes de sélection collective, pour préserver, sans l’uniformiser, l’élégance naturelle du cornage des brebis Manech Tête Noire.

La Manech Tête Noire est une race ovine laitière originaire du Pays basque, parfaitement adaptée aux zones de montagne. La race se distingue par plusieurs standards morphologiques précis :
- Tête fine et noire, sans laine, parfois légèrement mouchetée de blanc, avec un profil rectiligne.
- Cornes en spirale, présentes chez les deux sexes : elles sont larges à la base, bien détachées de la tête, et leur forme constitue un critère esthétique important pour la race.
- Toison blanche abondante, couvrant bien le corps, y compris le ventre, mais s’arrêtant nettement au niveau de la tête et des extrémités.
- Oreilles courtes, horizontales ou légèrement relevées.
- Format moyen à grand, avec une brebis pesant entre 50 et 65 kg, et un bélier atteignant 80 à 90 kg.
- Mamelle bien développée, avec des trayons bien implantés, adaptée à la traite manuelle ou mécanique.
C’est une race à forte vocation fromagère, notamment utilisée pour la production de lait destiné à l’AOP Ossau-Iraty. Sa morphologie particulière et son attachement au terroir en font un symbole vivant du pastoralisme basque.